Ce matin là, comme tous les autres matins, Joel se leva un peu avant le soleil, réveillé par des grattements sur la porte. Pilou, son chien, voulait sortir pour se dégourdir les pattes après cette nuit passée enroulé sur la terre battue du sol de la chaumière. Après avoir mis une bûche dans le feu pour le ranimer, il se coupa une petite tranche de pain et, tout en la mangeant doucement, il se dirigea à nouveau vers la cheminée pour récupérer ses sabots. Il prit ensuite son manteau et se dirigea vers le tas de paille disposé minutieusement dans le coin de la chaumière opposé au lit, suivi de près par Pilou, impatient de sortir. Il posa délicatement ses sabots sur le sol, mit son manteau à coté, s'accroupit et prit une poignée de paille. Il l'inspecta pour voir si elle était fraîche et sans animaux, et, après l'avoir tournée et retournée dans ses mains, en garnit un de ses sabots. Quand la Paille fut bien répartie dans l'intégralité du sabot, il recommença la même opération pour le deuxième, et, reprenant ses sabots et son manteau se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il mit ses sabots, enfila son manteau, et ouvrit délicatement la porte, en essayant toujours d'être silencieux, pour permettre à sa femme de dormir encore un peu.
Comme tous les matins, Joel fit le tour de la chaumière en évitant de se mettre sur la route de Pilou, qui courrait dans tous les sens, et monta sur le haut de la colline pour voir le soleil se lever et apparaître à travers les tours du château, dans le lointain. C'était un spectacle dont il avait l'habitude, mais il ne s'en lassait jamais. Les autres paysans du village se demandaient toujours l'intérêt de perdre du temps à regarder le soleil alors qu'il y avait toujours plus de travail à accomplir, mais Joel aimait tellement les couleurs du soleil levant qu'il préférait devoir travailler plus vite et plus tard que ne plus se lever le matin pour « Dire bonjour au soleil », comme il aimait appeler ce moment.
« - Joel »
Une voix l'appelait de la chaumière. Il sourit et se retourna en entendant la douce voix de sa femme, Helène. Sa silhouette, svelte et harmonieuse malgré son ventre arrondi, vêtue d'une robe blanche, se découpait sans peine sur le mur en torchis devant lequel elle se tenait. En regardant sa femme, Joel l'imagina, non plus avec un ventre rond, mais avec le trésor qu'il contenait, dans ses bras. Toujours souriant, il entreprit de la rejoindre, et, tournant la tête pour regarder une dernière fois ce lever de soleil, descendit la colline en courant pour arriver dans les bras de celle qu'il aimait. Après l'avoir embrassée, Joel mit ses mains sur le ventre d'Helène, en essayant de sentir le petit bout d'homme qui grandissait dedans.
En sentant un coup de pied, Joel se mit à rire, et, heureux, regarda autour de lui. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il vit l'homme qui s'approchait sur le chemin qui reliait la chaumière au centre du village. En plissant les yeux, Joel le reconnu. C'était Albert, son compagnon de labeur, qui n'avait pas de champs à cultiver, et qui, pour vivre, aidait qui voulait bien dans le travail. Joel aimait bien Albert, et il n'aimait pas travailler seul, c'est pourquoi Albert était devenu son compagnon de travail. Malgré sa joie constante et inaltérable, due au lever de soleil magnifique de cette matinée et à son enfant, vivant et grandissant dans le ventre de sa femme, Joel eut un petit pincement en pensant au dur labeur qui l'attendait dans les champs, par cette froide matinée de février. Il aurait tant donné pour rester au chaud auprès de sa femme pendant la journée, mais il se devait d'aller au champ, pour apprêter la terre aux semailles.
Il embrassa donc sa femme, entra dans la chaumière pour prendre son repas de midi, une grande tranche de pain, un morceau de lard qui attendait pendu au plafond, et une pomme de terre qu'Helène avait fait bouillir sur le feu, mit le tout dans un torchon propre qu'il avait sorti au préalable du placard, au fond de la chaumière, et sortit rejoindre Albert. Ce dernier était grand et fort, et tout le monde se demandait pourquoi il n'avait jamais essayé d'avoir des terres à lui, ou de faire de l'artisanat. On l'avait questionné sur le sujet, il répondait toujours que ça lui plaisait d'aider les autres, et que ça lui suffisait. C'était entre autre pour cela que Joel aimait travailler avec lui, il trouvait que le travail devait avant tout être utile, et ne devait pas être une corvée.
La chaumière de Joel et de sa femme se trouvait à l'ouest du village, un peu à l'écart, à l'orée de la forêt. Joel avait choisi cet emplacement pour construire son habitation car il aimait le calme et la solitude. En contrepartie de quoi, il devait traverser tout le village pour se rendre aux champs, mais comme il aimait beaucoup marcher, ça ne lui posait aucun problème. Albert était friand de marche lui-même, et il avait pris l'habitude, même s'il habitait au centre du village, d'aller chercher Joel chez lui. Les deux hommes partirent donc en direction du village. Ne regroupant que quelques paysans et leurs familles, ce dernier n'était pas grand, et, pour faciliter la vie et diminuer les obligations de chacun, une seule étable servait à loger toutes les bêtes. Ils avaient aussi regroupé les récoltes et les outils dans une grange commune. C'était Henry, un homme petit et musclé, qui s'en occupait, aidé par deux autres villageois. Le village l'avait choisi car c'était un amoureux des bêtes, et que nul ne savait s'en occuper aussi bien que lui. De plus, peut-être grâce à sa gentillesse et sa bonne humeur constante, ou peut-être avait-il un don, personne ne savait, mais dès qu'il était dans l'étable, les bêtes se calmaient.
Ce matin là, il était en train de transporter un gros ballot de paille entre la grange et l'étable pour remplir les mangeoires pour la matinée quand il vit arriver les deux hommes. Posant sa paille sur le sol encore gelé, il s'approcha de Joel et d'Albert et les salua avec son enthousiasme habituel.
« - Bonjour ! Comment allez-vous par ce temps ? Si vous comptez labourer, il vous faudra attendre que le sol se réchauffe un peu, sinon, vous vous casserez les dents, si j'ose dire ! »
Henry se fendit d'un grand sourire qui dévoila ses dents, parfaitement blanches. Personne ne savait qui était le palefrenier. Il était arrivé de la forêt un matin, et s'était fait sa place dans le village. Mais il n'avait jamais parlé de l'endroit d'où il venait, ni dit qui il était. La seule certitude qu'avaient les villageois, c'est qu'il ne pouvait pas n'être qu'un paysan, il était beaucoup trop soigneux de lui et utilisait un langage trop distingué. Les villageois, malgré leur curiosité, avaient préféré lui laisser le choix de garder son secret, pour être sûrs de ne pas le froisser.
« - Nous allons très bien, comme d'habitude, répondit Joel. Le soleil est suffisamment fort pour que la terre dégèle vite, je ne m'inquiète pas. Veux-tu de l'aide pour porter ta paille ?
- Avec plaisir, j'ai d'autres ballots qui attendent dans la grange, je vous accompagne. Au fait, Joel, comment va ta femme ?
- Elle va très bien, mais elle fatigue un peu. C'est normal, en même temps, notre enfant grandit de plus en plus !
- Helène est toujours aussi resplendissante, tu veux dire ! rétorqua Albert. Elle ne semble pas fatiguée du tout. »
Tout en discutant, Joel et Albert suivirent Henri dans la grange, et prirent chacun un des ballots que le palefrenier leur montrait. Ils entreprirent ensuite de les amener dans la grange, et les posèrent près de l'entrée, sur celui qu'Henri venait de déposer.
« - J'imagine que vous venez chercher vos bêtes ? demanda Henri, en se relevant. Elles sont prêtes, elles vous attendent.
- Tu pourrais nous passer une charrue aussi ?
- Sans problème, bien entendu. Vous savez où elle est, je vous laisse la sortir pendant que j'amène vos bêtes. »
Sur ce, Joel et Albert retournèrent dans la grange pour sortir la charrue. Déjà, le soleil commençait à ramollir la terre, qui se transformait petit à petit en boue.
« - Le labour sera rapide aujourd'hui, avec de la terre dans cet état là ! Mais ils faudra faire attention à ne pas laisser la charrue s'enfoncer trop profond, ni nos sabots d'ailleurs, dit Joel.
- On devrait attacher nos sabots à nos pieds avec de la corde, pour ne pas les perdre, répondit Albert, en pleine réflexion.
- J'y pensais aussi, mais on devrait plutôt utiliser du tissu, la corde risque de nous blesser. On en demandera à Henri, il devrait bien en avoir quelque part. »
Après avoir attelé les bêtes, et vérifié la charrue, les deux paysans partirent en direction de leur champ. Délimités par de petites haies d'arbres fruitiers, les champs, appartenant au château, étaient laissés aux soins des paysans. Pour son approvisionnement, le château avait ses propres champs, protégés par les murailles, et cultivés par des paysans résidant au pied du château. Dans le village, chacun avait une spécialité, et se répartissait les cultures en variant les récoltes.
La terre n'étant pas encore suffisamment dégelée, Albert et Joel s'assirent sous un pommier, encore dénudé de toutes ses feuilles, et profitèrent des quelques rayons de soleil, tout en surveillant les b½ufs, qui mangeaient les quelques herbes qu'ils trouvaient sur le chemin, entre chaque champ. Les deux hommes n'avaient pas attachés les bêtes, sachant qu'elles ne partiraient pas loin.
Une petite demi heure plus tard, Joel se leva et marcha un peu dans le champ, pour voir si la terre était suffisamment ramollie. Arrivé au milieu du champ, il se baissa, pris son couteau, l'enfonça dans la terre, et, voyant qu'elle n'opposait aucune résistance lorsqu'il le bougeait, il en conclut qu'ils pouvaient aller chercher les b½ufs pour commencer à labourer.
Lorsque le soleil fut à son zénith, les deux hommes firent une pose, s'étant arrêtés de labourer le champ seulement pour permuter leurs rôles, l'un tirant les b½ufs dans le bon axe, et l'autre veillant à ce que la charrue s'enfonce suffisamment profondément pour labourer efficacement. Après avoir dételé les b½ufs pour les laisser brouter l'herbe sur le chemin, Albert et Joel se posèrent à nouveau contre leur arbre, pour manger un peu, eux aussi. Joel sortit la pomme de terre et le lard qu'il avait pris avant de partir de chez lui, et commença à les manger. Albert, pour sa part, avait emporté du chou, dans un bol fermé, qu'il avait taillé au début de l'hiver, et une tranche de pain. Joel, se connaissant, préférait garder sa tranche de pain pour plus tard, sachant qu'il aurait faim en milieu d'après-midi. Savourant sa pomme de terre, parfaitement cuisinée par sa femme, comme d'habitude, il laissa vagabonder ses pensées, pour essayer de trouver un nom à son futur enfant. Il avait déjà songé, si c'était une fille, à Athénaïs, sans en avoir pour autant parlé à Helène, mais il ne trouvait pas de nom de garçon qui le séduise autant. Tout en regardant le ciel, anormalement bleu pour cette époque de l'année, il chercha dans les sonorités qui l'inspiraient, un nom qui lui conviendrait.
Albert aimait faire la sieste au soleil, mais il était vite reposé, et n'arrivait pas à tenir assis sans rien faire bien longtemps. Lorsqu'il fut reposé, il se leva donc et partit chercher les b½ufs, pour les réatteler à la charrue. Joel, sortant de ses pensées, le vit s'activer, et se leva à son tour pour l'aider à ramener les b½ufs. Dès qu'ils furent remis devant la charrue, les deux hommes se remirent au travail.
Quelques heures plus tard, alors que le soleil commençait à disparaître derrière les collines, les deux paysans arrivèrent au bout de leur champ. Ils étaient contents d'avoir si bien travaillé. Vu le temps qu'il faisait, la terre s'aérerait suffisamment en quelques jours, ils pourraient donc semer la semaine suivante, à condition que les jours réchauffent un peu. Avoir finit de labourer leur permettaient de s'occuper à préparer les semences, qui devaient êtres triés et pesés avant de pouvoir les utiliser. En plus de ça, Joel était soulagé d'avoir finit, car ça lui permettrait d'aller au château pour acheter des herbes et des onguents pour sa femme. La sage-femme lui avait conseillée d'acheter certaines plantes médicinales pour faciliter la grossesse d'Helène, et les herboristes n'avaient pas de boutique dans le village.
Joel et Albert repartirent en direction du village avec les b½ufs et la charrue, pour les ramener à l'étable. Ils avaient laissé la charrue attelée aux b½ufs, pour pouvoir la transporter plus facilement. Joel guidait les b½ufs pendant qu'Albert, le plus fort et le plus grand des deux, portait la charrue, pour qu'elle touche le moins possible le sol. En arrivant vers l'étable, ils rendirent les b½ufs à Henri, et remirent la charrue à sa place. Ils se séparèrent ensuite. Albert, pressé de retrouver sa femme, ne raccompagna pas Joel, contrairement à son habitude. Ce dernier n'en était pas plus dérangé que ça, rentrer tout seul lui permettrai de réfléchir à un nom pour son bébé, au cas où ce serait un garçon.
En arrivant chez lui, Joel fut étonné de ne pas voir sa femme, qui, d'habitude, l'attendait sur le banc devant la chaumière, pour profiter des derniers rayons de soleil et le voir arriver de loin. Lorsqu'il entra dans la chaumière, il compris la raison de cette absence. Sa femme était allongée, endormis, surement épuisée par sa journée. S'occuper de la maison, pour une femme enceinte, demandait beaucoup d'efforts, mais Helène ne supportait pas de vivre dans une habitation sale et mal tenue. Malgré sa fatigue, Helène avait préparé le repas, qui attendait à côté du feu, pas trop près pour qu'il ne continu pas a cuir, mais suffisamment pour qu'il reste chaud. Comme d'habitude, c'était une soupe au chou, le légume qui poussait le plus facilement et qui se conservait bien en hiver, accompagné par du pain, et un peu de lard.
Sans faire de bruit, Joel sortie un bol de l'armoire qui était près de la cheminé, et se servit de soupe, avant de s'asseoir sur le tabouret situé à l'opposé du lit, afin de pouvoir regarder sa femme dormir. C'était son occupation favorite lorsqu'il n'arrivait pas a dormir, elle était tellement belle quand elle était dans ses rêves, toute détendue. Tout en mangeant sa soupe, Joel se coupa une grosse tranche de pain et un tranche de lard, pour manger quelque chose d'un peu plus consistant que la soupe. Il avait toujours très faim après une journée passée à labourer. Après avoir finit sa soupe, Joel se coucha près de sa femme, toujours le plus silencieusement possible. Il avait de la chance, Helène ne se réveillait pas facilement pendant la nuit. Il était tellement fatigué qu'il s'endormit dès qu'il se fut couché.
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